
L'Allemagne et le retour du refoulé
Data: Giovedì, 21 settembre 2006 Argomento: area francese
Les allemands ont fait beaucoup pour ce qu'ils appellent la maîtrise du passé. Est-ce à dire que le travail sur le passé peut maintenant être laissé aux historiens ? La plupart des allemands aimeraient le croire. Le réveil est d'autant plus brutal quand le passé résurgit brutalement dans l'actualité.
L'Allemagne et le retour du refoulé
Les Allemands ont souvent eu recours à des termes tirés de la psychanalyse pour exprimer leur rapport complexe au passé national-socialiste. En 1967, deux analystes, Alexander et Margarete Mitscherlich, ont écrit un best-seller. Le Deuil impossible, paru en français chez Payot en 1972, devenu le livre de chevet de la génération 68. Ils y expliquaient le refoulement collectif du III° Reich, et donc la difficulté de parler de ce passé pour à la fois l'assumer et le surmonter. Ils fournissaient des arguments aux jeunes nés après la catastrophe pour demander des comptes à leurs pères, prompts au refoulement ou à la dénégation.
Les Allemands ont fait beaucoup pour ce qu'ils appellent la Vergangenheitsbewältigung (la maîtrise du passé), la confrontation avec une histoire tragique, avec des crimes incommensurables commis en leur nom. Ils ont, dans l'ensembie, réussi à porter, y compris dans les jeunes générations, une responsabilité collective tout en empruntant sans complexes les chemins de la démocratie libérale.
Une démonstration en a encore été donnée en juin et juillet pendant la Coupe du monde de football. Des dizaines de milliers d'Allemands ont transformé cette manifestation en une fête décontractée, libérée, dépourvue de tout excès chauvin. Ils ont réduit à néant les craintes exprimées par les autorités à propos de possibles agressions xénophobes de la part de groupuscules d'extrême droite. Soixante-dix ans après les Jeux olympiques de Berlin, accordés en 1932 à la République de Weimar, mais mis en scène quatre ans plus tard par le régime nazi, l'ombre de Hitler avait cessé de planer dans le stade olympique à peine transformé. La République de Berlin issue de la réunification de 1990 a apporté une preuve de sa « normalité » européenne : il suffit, en parcou¬rant la capitale, de voir ses lieux de mémoire pour comprendre que rien n'est oublié, et ses audaces architecturales ou culturelles pour réaliser que tout est nouveau.
Est-ce à dire que le travail sur le mal peut maintenant être laissé aux historiens ? La plupart des Allemands amieraient le croire. Le réveil est d'autant plus dou¬loureux quand le passé resurgit brutalement dans l'actualité. Le choc est d'autant plus grand quand les trous de la Vergangenheitsbewältigung sont mis à nu par un de ses chantres.
Günter Grass n'est pas le premier à avoir attendu soixante ans pour reconnaître sa véritable activité pendant la guerre, en l'occurrence son appartenance aux Waffen SS. Encore l'a-t-il fait de lui-même, sans y être contraint par des révélations de tierces personnes. Comme l’écrit le journal libéral de gauche de Munich SuddeutscheZeitung, ce qu'on peut reprocher à Günter Grass, ce n'est pas de s'être tu pendant toutes ces années, c'est d'avoir trop parlé. D'avoir été depuis les années d'après-guerre, notamment avec les écrivains du Groupe 47, comme un autre Prix Nobel de littérature, Heinrich Böll, à là pointe du combat pour que l'Allemagne et les Allemands assument leur passé. Ces intellectuels estimaient, à juste titre, que la reconnaissance des crimes était la condition indispensable à un renouveau démocratique de l'Allemagne, loin du confort petit-bourgeois de l'ère Adenauer où le salut passait par le silence.
Ils voulaient une « autre Allemagne », qui ne soit fondée ni sur l'oubli ni sur le mensonge. Dans les années 1960, ils se sont engagés aux côtés de Willy Brandt pour un changement de gouvernement, un gouvernement qui - comme le disait le premier chancelier social-démocrate de la République fédérale - « ose plus de démocratie ».
Nombre d'entre eux, et en particulier Günter Grass, devenu son ami, admiraient le jeune homme qui en 1933 - Willy Brandt avait alors tout juste 20 ans - avait préféré l’exil à la compromission avec les nazis. L'écrivain se demande aujourd'hui comment lui, à 17 ans, a pu avoir la naïveté de croire à la propagande du régime hitlérien. Comment il n'a pas compris quand son oncle fut fusillé à Dantzig (Gdansk) ou quand son professeur de latin disparut après avoir émis des doutes sur la victoire finale de l'Allemagne. Comment il a dû attendre les procès de Nuremberg pour admettre la réalité des crimes dénoncés par les alliés,
Dans ses Mémoires - (Beim haüten der Zwiebel, En pelant les oignons) -, Günter Grass explique qu'il lui a fallu trouver la forme littéraire lui permettant de dire la vérité sur sa jeunesse, mais pendant des années il en a propagé une version édulcorée.
« Nazis repeints en rouge »
Les lecteurs de son œuvre, pleine de cette confrontation des Allemands avec leur histoire, se demandent, eux, comment il a pu pendant si longtemps appeler ses compatriotes à avoir l'honnêteté de regarder leur passé en face, tout en gardant lui-même sa part d'ombre ; et dénoncer dans les jeunes gauchistes de 1968 des « nazis repeints en rouge », alors qu'il avait porté l'uniforme noir des « soldats du Führer ».
Sans vouloir passer pour ce qu'il n'avait pas été, il restait dans le clair-obscur ordinaire de l'Allemand moyen qu'il déteste. Malgré la stature morale qu'il s'est construite, il demeure en définitive le représentant typique d'une génération qu'il a lui-même définie un jour comme « née à moitié trop tôt [pour échapper au nazisme] et infectée à moitié trop tard [pour avoir totalement succombé] ». Günter Grass a fait cette déclaration, il y a quelques années, lors d'une visite en Israël qui rappelle à tout Allemand, quel que soit son âge, l'image de ce passé qui ne passe pas.
Par un télescopage fortuit de diverses temporalités, l'aveu de l'écrivain intervient au moment où l'Allemagne est amenée à s'interroger à nouveau sur sa relation avec l'Etat juif. « Les ombres du passé nazi limitent la marge de manœuvre de la politique allemande plus de soixante ans après la fin de la seconde guerre mondiale », écrit le magazine Der Spiegel. La question est de savoir si des soldats allemands peuvent être envoyés au Liban pour renforcer la Finul, au risque de se retrouver au contact des soldats israéliens (Le Monde du 16 août).
Le gouvernement de Berlin aurait préféré ne pas se la poser et les réticences passées des autorités israëliennes lui convenaient fort bien. Ehoud Olmert a rouvert une plaie quand il a souhaité la présence de la Bundeswehr dans la force internationale. Les arguments avancés par le premier ministre israëlien sont à double sens. Il reconnaît que l'Allemagne d'aujourd'hui n'est plus celle d’hier, mais il souligne aussi que l'Allemagne est une alliée privilégiée, animée d'une bienveillance particulière et obligée par rapport à Israël. Autrement dit, quoi qu'elle fasse, l'Allemagne ne sera pas libre dans sa politique au Proche-Orient aussi longtemps qu'elle n'en aura pas fini avec le retour du refoulé.
Analyse de Daniel Vernet
|
|